Pavel Vezhinov, un auteur bulgare prolifique
Pavel Vezhinov (pseudonyme de Nikola Delchev Gugov / Никола Делчев Гугов) est l’un des écrivains bulgares les plus marquants et les plus lus du XXᵉ siècle. Son œuvre, à la fois accessible et profondément introspective, mêle récits de guerre réalistes, intrigues policières, explorations psychologiques et une introduction pionnière d’éléments fantastiques dans la littérature bulgare. Dans son oeuvre, il questionnesouvent les dilemmes moraux, éthiques et existentiels de l’homme moderne.
Parcours d’un écrivain engagé
Né le 9 novembre 1914 à Sofia, dans le quartier modeste de Draz mahala, Pavel Vezhinov grandit dans une Bulgarie tourmentée. Dès l’adolescence, il s’engage dans des idées de gauche. très à gauche: expulsé du lycée pour ses convictions politiques, il achève ses études secondaires en candidat libre avant d’étudier la philosophie à l’Université de Sofia (1939-1944). Dès 1932, il publie dans des revues satiriques et progressistes (sous divers pseudonymes comme Mustafa, N. Delchev ou Pavlenko). Son premier recueil de nouvelles, Улица без паваж (Rue sans pavés), paraît en 1938. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint le Parti communiste bulgare en 1944, sert comme correspondant de guerre et dirige le journal militaire Фронтовак, expériences qui nourrissent ses premiers récits de front. Après 1945, il s’impose dans le paysage culturel : adjoint puis rédacteur au journal satirique Стършел (Le Frelon, 1947-1951), rédacteur à Септември, scénariste et cadre dirigeant à la Bulgarska Kinematografiya (1954-1972), et enfin rédacteur en chef de la revue Съвременник de 1972 jusqu’à sa mort.

Il est aussi membre du conseil de l’Union des écrivains bulgares, député à la VIIᵉ Assemblée nationale et même président d’une section de boxe – signe de son énergie éclectique.Il s’éteint subitement le 20 décembre 1983 à Sofia, d’un infarctus, à l’âge de 69 ans.Une œuvre riche et protéiformeVezhinov navigue avec aisance entre plusieurs genres : récits de guerre, polars, romans psychologiques, science-fiction et fantastique. Il est l’un des premiers à introduire le fantastique en Bulgarie moderne, souvent comme allégorie sociale ou métaphore de l’inconscient (ex. : Историята на едно привидение en 1956 ou Сините пеперуди en 1968). Ses récits de voyage sur les Jeux Olympiques (На Олимпиада в Хелзинки, 1953) montrent aussi son intérêt pour le sport et l’humain en mouvement. Parmi ses œuvres les plus emblématiques :
- Следите остават (Les traces restent, 1954) – un classique du roman policier bulgare.
- Гибелта на Аякс (La perte de l’« Ajax », 1973) – une incursion en science-fiction.
- Бариерата (La Barrière, 1976) – son roman le plus célèbre à l’international, adapté au cinéma en 1979, qui explore les barrières entre réalité, rêves et conscience.
- Белият гущер (Le Lézard blanc, 1977) – une fable fantastique sur l’aliénation.
Нощем с белите коне (Chevaux blancs dans la nuit / La nuit avec les chevaux blancs, 1975)
Publié d’abord en feuilleton dans la revue Септември avant de paraître en volume, ce roman, l’un des rares traduits en français, est largement considéré comme le sommet de son œuvre. Œuvre psychologique et philosophique d’une rare intensité émotionnelle, il interroge le choc des générations, les ravages d’un progrès scientifique déshumanisant, la trahison intime, la morale et surtout la perte de lien viscéral avec la nature. Sans révéler l’intrigue, l’histoire gravite autour de l’académicien Михаил Урумов, scientifique respecté et vieillissant, spécialiste des sciences naturelles, plongé dans une crise existentielle profonde. Face à lui, son neveu Сашо, jeune ambitieux pragmatique et carriériste, incarne la nouvelle génération froide et calculatrice. Urumov est hanté par des visions obsédantes : des chevaux blancs galopant dans une nuit bleue irréelle, dense comme du sang et froide comme du verre – symboles puissants de la liberté instinctive, de l’inconscient primal et d’une harmonie originelle avec le monde naturel, perdue au profit d’une rationalité aliénante. Le récit tisse introspection, conflits familiaux, dilemmes moraux et méditation sur le sens du progrès. Le style, contemplatif et poétique, presque hypnotique, captive malgré sa lenteur : de nombreux lecteurs parlent d’un texte « lu d’un seul souffle », porté par l’émotion brute et les images symboliques inoubliables. Adapté en mini-série télévisée bulgare de 6 épisodes (1984-1985) par Zako Heskia (avec la participation de Vezhinov au scénario), le roman est souvent comparé – voire préféré – à La Barrière pour sa profondeur philosophique et sa résonance intemporelle
Distinctions et héritage
Sous le régime socialiste, il cumule les honneurs : Prix Dimitrov (1950, 1951, 1971 collectif, 1976), Ordre de la République populaire de Bulgarie IIe degré (1964), titre de Travailleur culturel émérite (1970), Héros du travail socialiste et Ordre Georgi Dimitrov (1974).Aujourd’hui, Pavel Vezhinov demeure un pilier de la littérature bulgare contemporaine : un auteur qui conjugue réflexion humaine profonde, narration fluide et une touche unique de fantastique symbolique, capable de toucher les cœurs tout en interrogeant l’âme. Son œuvre, toujours rééditée et étudiée, continue d’éclairer les tensions entre raison et instinct, progrès et racines.