JOURNAL
5 mai 2025
Tout est revenu d'un coup.
J'avais oublié ou voulu oublier enfoui dans la brume, la confusion d’un passé que je préférais ne pas affronter quand mon frère m'a rendu ce petit tanto ancien qu'il m'avait offert enfant – le seul cadeau qu'il m'ait jamais fait à cette époque – et qu'on m'avait retiré après tentative de suicide.
Je n'avais pas encore eu 15 ans, c'était vers le milieu du premier trimestre de ma dernière année de collège.
Quatre hommes méthodiquement et brutalement m'avaient violée sans rien m'épargner devant une caméra plus de vingt minutes d'horreur, j'en ai déjà parlé.
On m'avait ramenée chez mon oncle qui m'avait vendue aux yakuza,
j'étais dévastée physiquement, incapable de me lever, mon corps ne m’obéissait pas, je n'avais plus de larmes, je tremblais comme un animal traqué.
On m'avait lavée, effacé les traces les plus évidentes, l'odeur, on attendait le médecin.
Sans doute que je devais passer par des moments d'inconscience, je n'avais plus la notion du temps.
Ouvrant les yeux je me trouvais seule. Jour ou nuit ?
Ma chambre était dans l'ombre.
Une seule pensée m'occupait pour chasser l'horreur, la colère immense la douleur et l'humiliation :
mourir
là tout de suite mourir
Dans ma chambre j'avais ce tanto, juste assez long, j'avais appris le geste traditionnel des femmes pour échapper au déshonneur, je le savais depuis l'âge de dix ans, sous le sein gauche, un peu vers le milieu, à droite du sternum, la lame horizontalement entre deux côtes
on appuie fermement une bonne fois.
Mes jambes ne me portaient pas, j’ai rampé moitié à genoux moitié couchée et trouvé le couteau dans le tiroir.
Il me fallait encore me redresser pour porter le coup, mes épaules tremblaient tout tournait autour de moi.
Je plaçai la lame avec mes doigts après plusieurs essais, je me redressai
une grande respiration puis plus rien
Je me suis réveillée le lendemain seulement on m'a dit qu’on m'avait retrouvée couchée sur la lame, elle était encore en place, appuyée trop verticalement elle avait glissé sur deux côtes, glissant sur une bonne longueur mais sans entrer profondément.
Très peu de sang.
Une coupure à la main avait saigné davantage.
J'ai gardé une cicatrice blanche et fine bien visible, bien placée.
Suivit un an d'une dépression sévère, jamais revenue au collège, l'année suivante je dénonçais publiquement ce qu'on m'avait fait, ce qui me valut l'internement pour deux ans dans une secte pénitentiaire mais c'est une histoire que j'ai déjà racontée.
Ceci est écrit pour me permettre de regarder ma vie en face, la regarder en pleine lumière.
Oui c'est douloureux.
Mais moins douloureux pour moi que la fuite.
J’ai reçu une éducation, un dressage, qui fait de moi un être de devoirs.
On peut juger cela stupide et je ne conteste pas que ça puisse l'être mais faire face est inscrit dans mon être profond, c’est plus fort que moi.
J'ai à affronter mes démons, mes terreurs et mes dégoûts, personne ne pourra le faire à ma place et c'est moi-même qui m'y pousse.
Jusqu'à présent c’est la seule façon que j'ai trouvée pour me supporter.
Voilà pourquoi j'ai entamé ce journal et voilà pourquoi sans doute je continuerai.